L’impossible autocritique des journalistes

Encore une petite touche discrète de Mélenchon = Le Pen,
et une énorme dose du corporatisme le plus grossier

     À rebours de la majorité des médias, Mediapart a publié le 17 décembre un article invitant le lecteur, après la conclusion, à prolonger sa lecture en lisant une vingtaine d’articles dénonçant la banalisation du Front national, ainsi que vingt fiches « décryptant » son programme : « Fragilisé, le FN oublie sa stratégie de « dédiabolisation » ».
S’il faut saluer ce travail – non héroïque, mais tout simplement digne du travail de journaliste –, en revanche la conclusion est perverse. Par inaptitude à l’autocritique, une journaliste (Marine Turchi) s’est livrée une fois de plus à mettre Mélenchon et Le Pen sur le même plan, pour le motif de leur soi-disant égalité d’attitude à l’égard des journalistes. À la fin de son article critiquant l’attitude de Le Pen à l’égard de la presse, la journaliste écrit :

« D’autres responsables politiques (Nicolas Sarkozy, Jean-Luc Mélenchon, etc) ont aussi fait preuve d’agressivité à l’égard des/de journalistes, pendant la campagne. La Société des Journalistes de Mediapart, comme d’autres rédactions, l’avait dénoncé (à lire ici). »

Quel peut bien être l’intérêt, du point de vue de l’information, du mot « aussi » ? Mystère¹. La journaliste poursuit-elle un but précis, en choisissant de conclure son article par cette remarque ? Quoi qu’il en soit, Marine Turchi, comme Marine Le Pen, préfère aussi son café avec un seul sucre. Marine Turchi s’appelle aussi Marine. Marine Turchi danse-t-elle aussi à Vienne ?

     Une réelle autocritique de la profession de journaliste par les journalistes eux-mêmes est-elle possible ? L’OPIAM avait salué en novembre la publication du livre Mélenchon et les médias de Denis Sieffert et Michel Soudais, journalistes à Politis. Hélas Denis Sieffert lui-même, évoquant, dans un entretien au sujet de son livre, la réaction de Mélenchon face au pauvre petit étudiant en journalisme, a insisté sur le fait qu’elle était « impardonnable ». Évidemment, il s’est bien gardé d’argumenter. L’autocritique a donc une limite. Même chez les journalistes d’Arrêt sur Images. La comparaison que fait Mélenchon entre journalisme et clergé est donc plus pertinente que jamais. Dans cette profession, il semblerait qu’une autocritique réelle, donc radicale, c’est-à-dire saisissant le problème à la racine, c’est-à-dire en philosophant, en pensant, et pas en journalisant, ne soit pas possible.

Journalisme et clergé

     La Société des journalistes de Mediapart illustre à la perfection cette comparaison dans son communiqué du 4 mai 2012, « Les agressions de journalistes doivent cesser » :

« L’agressivité de Jean-Luc Mélenchon, le candidat du Front de gauche, qui a récemment traité des journalistes de « fachos » et de « vermine Front national », est aussi incompréhensible.
Toute mise en cause de la liberté de la presse est inacceptable. »

La Société des journalistes de Mediapart prend donc la défense de guignols qui se classent eux-mêmes dans la rubrique « Divertissement » du site Internet de CANAL+ – et sont par conséquent tout sauf des journalistes, comme le prouvent les sept cartes de presse qui ont été refusées en juin au Petit Journal par la Commission qui délivre la carte de presse aux journalistes.
La SDJ de Mediapart étale son inculture, son sectarisme et son corporatisme en refusant ne serait-ce que d’essayer de comprendre la réaction de Mélenchon face à des animateurs qui utilisent les mêmes méthodes que les fachos (harcèlement, provocation, violence, truquages, etc.) et font du poujadisme permanent.

Le sens de la phrase « Toute mise en cause de la liberté de la presse est inacceptable » est en fait « Toute mise en cause de la liberté qu’a la presse d’insulter, de salir, mentir, truquer, calomnier et harceler est inacceptable. Toute mise en cause de la toute-puissance divine de la presse est incompréhensible, inacceptable, impardonnable. »
Mélenchon a donc mille fois raison :

« Là où l’Église a disparu, là où les partis politiques ont été discrédités, là où l’action politique passe pour inefficace, il reste les prescripteurs de morale. Ceux qui disent ce qui est bien et ce qui est mal. Qui n’ont de comptes à rendre à personne, qu’il est impossible d’interpeller – parce que si on les interpelle, aussitôt la corporation se mobilise ; si on dénonce un comportement particulier, c’est une « agression personnelle » ; si on ne critique ni la personne, ni l’acte, mais le média, c’est le média qui réagit en temps que tel, bref : une caste d’intouchables, des vaches sacrées avec qui il est impossible de dialoguer, qui appliquent leurs propres normes, au mépris de ce qu’ils reprochent aux autres.² »

En 1872, Nietzsche, qui avait compris la nature du journalisme et quelle puissance il allait avoir, écrivait :

« Nous atteignons maintenant le point où dans toutes les questions générales de nature sérieuse et surtout dans les problèmes philosophiques les plus élevés l’homme de science en tant que tel n’a plus du tout la parole ; en revanche cette couche de colle visqueuse qui s’est glissée à présent dans les sciences, le journalisme, croit y remplir sa tâche et elle l’accomplit conformément à sa nature, c’est-à-dire, comme son nom l’indique, comme une tâche de journalier.
Le journalisme est le confluent de deux directions : élargissement et réduction se donnent ici la main ; le journal se substitue à la culture, et qui a encore, fût-ce à titre de savant, des prétentions à la culture s’appuie d’habitude sur cette couche de colle visqueuse qui cimente les joints entre toutes les formes de vie, toutes les classes sociales, tous les arts, toutes les sciences. C’est dans le journal que culmine le dessein particulier que notre temps a sur la culture : le journaliste, maître de l’instant, a pris la place du grand génie, du guide établi pour toujours, de celui qui délivre de l’instant.³ »

Notes :

1. Un mystère… du point de vue du lecteur non rompu aux diverses techniques d’assimilation, directes ou indirectes, de la gauche à l’extrême droite. En fait, ce n’est pas un mystère. Voir le répertoire de ces méthodes  : « Mélenchon = Le Pen »

2. Voir Jean-Luc Mélenchon invité au Centre de Formation des Journalistes -CFPJ

Sur la cléricature médiatique, voir aussi « Mélenchon et les médias » (1ère partie, à 10 min.)

3. Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement, Première conférence.

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2 commentaires pour L’impossible autocritique des journalistes

  1. CHANUT dit :

    Bonjour, je ne vous suis pas sur ce coup là. Je suis militant PG et assez fier du co-secrétaire du parti, mais je pense qu’il faut reconnaître certains points. « D’autres responsables politiques (Nicolas Sarkozy, Jean-Luc Mélenchon, etc) ont aussi fait preuve d’agressivité à l’égard des/de journalistes, pendant la campagne. La Société des Journalistes de Mediapart, comme d’autres rédactions, l’avait dénoncé (à lire ici). » Je ne vois pas de problème là. Oui il a fait preuve d’agressivité parfois comme d’autres … et alors il se défend. Donc dire qu’il a fait preuve d’agressivité comme d’autres ne me parait pas faux donc le dire ne pas parait pas poser de problèmes.
    « L’agressivité de Jean-Luc Mélenchon, le candidat du Front de gauche, qui a récemment traité des journalistes de « fachos » et de « vermine Front national », est aussi incompréhensible. J’étais moi aussi bien embêté ce jour là et on était plusieurs du PG a être emmerdé de cette réaction. Il reconnait lui même certains excès certains emportements. Dans l’ensemble je valide sans retenues son rôle pour le PG et le FdG, mais il est critiquable sur certaines réactions, ce qui est plutôt rassurant sinon on l’enverrais courir sur l’eau et peut être qu’il ne coulerait pas ;-). Donc le risque serait d’aller trop loin selon moi dans la défense de JLM ou dans le décryptage des attaques journalistiques et nous faire passer ( les militants du PG et du FdG) pour des gens à qui on ne peut rien dire, complètement idolâtres de leur chef etc etc … Donc merci et bravo pour votre travail, mais gare aux excès, selon moi. Amicalement

    • O.P.I.A.M. dit :

      Le problème n’est pas tant que la journaliste écrive que Mélenchon a fait preuve d’agressivité comme d’ « autres ». Le problème, c’est qu’elle écrive que « d’autres » ont « aussi » été agressifs en conclusion d’un article entièrement consacré à Le Pen. L’idée, c’est que Mélenchon se comporte comme Le Pen, que quelque chose les rapproche. Et chaque journaliste trouve un quelque chose pour les rapprocher.
      Pour l’ « affaire » où Mélenchon a qualifié le Petit Journal de « fachos », je vous renvoie à l’histoire du mouvement poujadiste, ou au montage version télévision d’État de huit minutes qu’ils ont fait de Mélenchon, le montrant en stalinien, ou encore à cette explication sur la nature du Petit Journal : http://www.dailymotion.com/video/xo86ji_le-rire-collabo-du-petit-journal-de-yann-barthes-animateur-et-producteur_news#.UPQIUKyfXaE ou encore à cet excellent article de Schneidermann paru dans Libération : http://www.liberation.fr/medias/2012/10/28/rupture-de-pacte-au-petit-journal-de-canal_856562. Je pense que le Petit Journal est un grand danger pour la démocratie. Je l’ai expliqué en détails de nombreuses fois, je ne suis pas le seul et vous avez le droit de sous-estimer sa nuisance ou d’avoir un autre avis. Bien cordialement.
      Et je vous rappelle que les animateurs du Petit Journal NE sont PAS journalistes. Donc la journaliste de Mediapart prend la défense de guignols. J’ai clairement souligné cela.

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